Mais oui, ce soir, éteignons la lumière ! Demain, tout ira bien !

Voulez-vous un exemple niché au cœur de la technique de « gouvernementalité » néolibérale ? Bienvenue à l’ère de la « biopolitique » où éteindre la lumière équivaut à « faire sa part » !

Responsabiliser moralement les individus pour des situations socio-historiques engendrées par des décennies de politiques publiques et économique délétères en matière d’énergie, ça c’est fait !

Développer un argumentaire basé sur notre capacité d’agir en tant que collectivité -« empowerment » en glissant l’injonction -tout aussi moralisante- du devoir d’être apte individuellement à se « prendre en main » à créer un « soi » responsable « , sous peine d’accusation d’irresponsabilité, cela c’est fait aussi !

Notre capacité d’agir en tant que collectivité -tout comme la capacité des États d’agir de manière responsable- ne pousse pas spontanément dans les champs ! Cela se cultive !

Comment avons-nous été « cultivés » ces dernières décennies ?

La manière dont l’on pourrait répondre à cette question est multiple, tout comme les « regards situés » avec lesquels nous lisons le monde.

Nous, du point de vue des politiques publiques, nous sommes la collectivité, nous sommes cette catégorie magique appelée population.

Au niveau individuel, nombreux intellectuel.le.s -de gauche et de droite- actent que nous sommes devenus du « capital humain ».

Façonnés par la main invisible du « marché » parés de nos accoutrements taillés par les ordolibéraux et peaufinés par les nobelisés de l’École de Chicago, nous sortons à peine d’une période historique où les fantasmes de surpuissance, renforcés à coup des Trente Glorieuses, de Révolution Verte et de jouissance illimitée ont pu être expérimentés sans aucune restriction !

L’injonction paradoxale adressée à cette population désincarnée est la suivante : maintenir la croissance tout en réduisant notre consommation d’énergie et en cochant tous les objectifs du développement durable (ODD) pour sauver notre planète !

Se demandent-t-ils comment les individus réels, en chair et en os, vivent l’hyperinégalité croissante depuis les années 1990 et l’échec en termes de la mondialisation hypercapitaliste et digitale des années 1990-2020 (Piketty, 2019) ?

Comme des addicts, nous, les individus, avons développé une certaine accoutumance aux modes de productions et de consommation avec lesquels nous avons dû composer ; la gueule de bois ultime ou la peur d’overdose n’ont pas été vécus par tout le monde !

Voilà qu’après être devenu « accros » à une multitude de dispositifs énergivores, nous, en tant que population, nous devons dealer avec l’angoisse du sevrage dans une société panoptique.

Notre conduite et celle des autres devient une affaire d’État, de gouvernementalité.

Quant à la conduite politico-financières des grandes personas faisant fi des limites planétaires et qui façonnent l’échiquier sur lequel nous avons l’impression de jouer « souverainement » ?

NON-LIEU.

Voilà que nous sommes responsabilisés, nous d’abord et en premier lieu, de ne pas gaspiller l’énergie !

Ne pas se laver les dents à l’eau chaude. Ne pas laisser la porte du four ouverte.

Je ne savais pas que cela était une pratique commune en Helvétie !

Et le gouvernent, comment l’ont-ils su ? Et pour le four, comment ont-ils vu ? Mystère !

Apparemment, je n’étais pas la seul.e à trouver que cela ferait un super sketch, merci à Thomas Wiesel ! Je comprends beaucoup mieux!!!

Éteignez la lumière ! What else ?

Je le fais déjà depuis très longtemps…

Quant aux nombreuses enseignes commerçantes et écrans publicitaires disséminés dans les gares CFF, métros, bus et autres ?

NON-LIEU

Cette situation frôlant l’absurde me rappelle que l’OIKONOMIA, c’est-à-dire, la manière dont les affaires internes de notre maisonnée sont gérées, s’est historiquement détachée de la réalité :

« L’action (l’économie, mais aussi la politique) n’a aucun fondement dans l’être : telle est la schizophrénie que la doctrine de l’oikonomia a laissée en héritage à la culture occidentale »

(Agamben, 2007)

Nous pourrions facilement faire l’analogie suivante : « le marché » a pris la place de Dieu et l’ « Homme moderne » sous la croix, a remplacé Jésus.

Car, oui, peut importe notre religion, nos croyance ou pratiques ; la seule constante de notre culture judéo-chrétienne est celle qu’il faut expier ses fautes avant de mériter le paradis. Il me semble que la méritocratie est devenue un cadre de pensé relevant du religieux.

Nous avons été cultivés sous serre où chaque individu doit passer par des épreuves de toute sorte et en tout genre pour attester de sa valeur.

Je connais nombreu.x.se.s « païens » modernes (animistes en tout genre) ayant incorporé ce discours où « rien n’arrive par hasard » :  

« La notion de responsabilité servirait donc à intérioriser et à individualiser, de manière « classique », la situation « sociale » des individus, mais serait cette fois-ci accompagnée d’une connotation positive empruntée à la notion d’empowerment qui signe la spécificité de son usage néolibéral. La responsabilité morale participerait à l’élaboration d’un nouvel art néolibéral de gouverner sous une forme inédite de « responsabilisation libératrice » (empowerment) »

(Hache, 20007)

L’Anthropocène, la crise climatique, la surexploitation des énergies fossiles, l’utilisation massive des poisons labellisés « phytosanitaires », la cinquième extinction de la biodiversité, les pénuries et les privations qui viendront avec ; tout cela on le mérite bien !

Bienvenus dans enfer sur Terre ! Quant au paradis : je crains que la seule récompense que nous aurons -mais peut-être pas tout le monde- c’est de pouvoir se chauffer, respirer, boire de l’eau et manger.

Avez-vous les images des distributions de denrées alimentaires/eau dans les pays du Sud Global ?

Voilà l’apocalypse en temps réel, ici et maintenant !

La morale de l’histoire, selon moi ; c’est dans l’épicentre depuis lequel l’exploitation, l’externalisation des coûts en tout genre, et la concentration de capital permettant à certains Etas et holdings de participer massivement à la destruction de nos ressources à l’échelle planétaire, c’est à partir de ce point où le discours de responsabilisation paternaliste s’impose avec force.

Oui, les pays du Nord Global pourront s’adonner au loisir de trier leurs déchets, d’acheter de batterie et des panneaux solaires pendant qu’ils autorisent l’exportation des pesticides – interdis en Europe- polluant des écosystèmes entiers au Sud.

La vie humaine -le capital humain – ne vaut pas la même chose partout !

Apparemment, la qualité d’engagement à maintenir l’habitabilité de notre monde suit la même logique.

On continue à faire « as usual » pour autant qu’on puisse externaliser les coûts ailleurs.

Cet ailleurs c’est nous : des individus encastrés dans un cadre dont nous n’avons pas été consulté démocratiquement lors de sa construction !

Ma seule consolation cynique réside sur le fait que malgré certaines croyances mystiques disséminées au Nord Global, nous n’échapperons pas à notre destin commun.

Nous vivons dans la même planète et aucune opération intellectuelle ou magique saura épargner les êtres humains face aux restrictions et pénuries à venir.

Les biens lotis, vivront « as usual » peut-être plus longtemps, mais à la fin nous serons touxtes rattrapé.e.s par le fun fact  que nous n’avons qu’une biosphère.

Éteignons la lumière et fermons les yeux !

Bien que la Suisse ne soit pas le centre du monde et que son peuplement est tellement bas que l’impact du changement de conduite de ces habitant.e.s serait pratiquement nul à l’échelle du monde, je suis persuadé que nous devons touxtes faire notre part, y compris les Etats et les multinationales.

Pourquoi devons-nous porter le chapeau d’une situation dont les règles du jeu sont souvent convenues au-dessus des tables pour lesquelles nous ne sommes pas conviés ?

Je veux faire ce que je peux là où je suis et avec ce que j’ai. Néanmoins, je ne peux supporter un discours culpabilisant à mon égard, à l’égard des mes concitoyens, sous prétexte que nous pouvons éviter le rationnement :

« Autrement dit, de ce gouvernement par la responsabilisation résulterait une nouvelle division sexuelle et sociale (entre individus aptes ou pas à un comportement responsable) fondée sur un amalgame entre responsabilité morale et les diverses compétences d’un individu dont les effets de cette division, par un jeu de naturalisation, sont pris pour sa cause. »

(Ibid)

Ainsi, quand le moment du rationnement arrivera, les politiques pourront laver leur mais, les multinationales pourront essayer de laver nos pieds -moyennant l’achat de l’eau en bouteille plastique- mais quand les rideaux tomberont, c’est bien nous qui serons laissés au milieu du désert du réel, sur la croix que nous avons-nous-même porté.

Qui l’a construite ?

Je ne suis pas croyante, je ne crois qu’aux lois de la physique.

Je ne suis pas voyante, je suis historienne, passionné de philosophie.

En tant qu’individu, la seule chose que je peux affirmer c’est que le jour où les restrictions et les pénuries arriveront, ce jour-là je n’accepterai pas l’argumentation du type :

 « Si tout le monde avait fait sa part, on ne serait pas obligé de rationner ! ».

A cela je répondrai qu’il est intrinsèquement pervers de responsabiliser la majorité des habitants de la planète pour les exactions et décisions d’une poigné d’holdings et des quelques milliardaires. La concentration de richesse atteint des niveaux inhumains !

Toute compte faite, nous sommes touxtes dépendant.e.s de l’argent pour vivre mais si le problème c’est notre « mode de vie », pourquoi ne pas en changer ?

Pourquoi la richesse n’est-elle pas distribuée permettant à tout le monde de se consacrer à prendre soin des un.e.s et des autres, de la Terre et partager équitablement ?

Demandez-moi pourquoi vouloir lier l’économie, les inégalités sociales à la question de la pénurie d’électricité et d’écologie et je vous demanderai si vous avez déjà eu à choisir entre acheter à manger ou prendre un bus pour aller au travail ?

Avez-vous déjà été obligé d’acheter le pire produit alimentaire, celui que vous savez rempli d’édulcorants nocifs pour votre santé, et lui donner à manger à vos enfants, comme seul apaisement à leur faim ?

L’écologie, le bio et le tri de déchets sont des inquiétudes secondaires face à réalité économique et sociale. Alors oui, éteignons la lumière ! Ne gaspillons pas d’énergie !

Et si au lieu d’être asphyxié.e.s par des écrans de fumée nous laissant croire qu’il reste une possibilité de ne pas connaître les pénuries d’énergie, nous prenions au sérieux les crises économiques, sociales et les catastrophes environnementales qui se dessinent à l’horizon ?

Pourquoi ne pas amorcer le pas vers la descente énergétique  en mettant à l’épreuve des méthodes comme celle de la permaculture, par exemple?

Qu’attendons-nous en tant qu’ensemble d’individus souverain.e.s pour accélérer nos pas vers la sobriété ?

Nul ne sait quand le point de basculement aura lieu !

Nul ne sait ce qu’aurait pu arriver à notre planète les cris d’alarmes lancés par tant de scientifiques et rapports avaient été écoutés.

J’espère juste que la mort des nombreux.eu.se.s militant.e.s de l’environnement n’aura pas été en vain.

Ielles ne s’inquiétaient pas de fermer la porte du four ou d’éteindre la lumière en partant ; pour changer, ielles sont allé.e.s jusqu’à payer de leur vie pour que nous puissions continuer à vivre dans un monde habitable.

Mais oui, ce soir, éteignons la lumière !

Demain, tout ira bien !

©Vanessa Kohli

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